Rentrée administrative de santé : protéger ses fonctions exécutives
Entre nouvelles recommandations médicales, prises de sang à programmer, formulaires à renvoyer et suivi de traitements, le calendrier de santé au printemps peut mettre les fonctions exécutives à rude épreuve. Comment éviter que la charge cognitive explose avant même d'avoir posé un pied dans la salle d'attente, et quand un bilan neuropsychologique devient‑il pertinent ?
Pourquoi le printemps médical sature autant le cerveau
On parle beaucoup du "marronnier" de la rentrée scolaire. On oublie le printemps de la santé : campagnes de dépistage, rappels de rendez‑vous, relances des assurances, bilans obligatoires. En France, les autorités publient régulièrement de nouvelles recommandations de suivi, utiles, mais terriblement consommatrices de bande passante mentale.
En 2024, la Haute Autorité de Santé rappelait encore l'importance d'un suivi régulier pour les maladies chroniques et les troubles neurocognitifs légers. Sur le papier, c'est très raisonnable. Dans la vraie vie, cela signifie : organiser des rendez‑vous, chercher des comptes rendus, classer des ordonnances, se connecter à des portails type Ameli, Doctolib, mutuelle, parfois tout ça sur un même week‑end.
Pour le cerveau, ce n'est pas un "petit effort administratif". C'est un enchaînement de micro‑tâches qui grignotent les ressources attentionnelles et les capacités de planification. C'est exactement le domaine des fonctions exécutives, ces compétences qui permettent de prioriser, organiser, inhiber les distractions et garder un cap.
Comprendre la charge cognitive d'un dossier médical moderne
Ouvrez honnêtement votre sac ou votre boîte mail : combien de documents liés à la santé y dorment, en vrac ? Comptes rendus PDF, comptes rendus scannés, convocations, courriers de spécialistes, résultats de biologie, justificatifs pour l'employeur… La complexité ne vient plus seulement de la maladie éventuelle, mais du système qui l'entoure.
Les trois couches de charge cognitive
Dans la clinique, on voit revenir toujours les mêmes couches qui s'additionnent :
- La charge informationnelle : comprendre ce que disent les documents, ce qu'on vous demande, ce qui est important ou non.
- La charge organisationnelle : rassembler les bons papiers, respecter des délais, coordonner plusieurs interlocuteurs (médecin traitant, spécialiste, laboratoire, assurance…).
- La charge émotionnelle : peur du diagnostic, crainte de "mal faire", fatigue préalable, souvenirs d'hospitalisations difficiles.
Sur un cerveau déjà fragilisé - troubles de l'attention, anxiété, antécédents neurologiques, Covid long, burn‑out - le cocktail est explosif. On commence par perdre un papier, puis deux, puis on évite d'ouvrir le courrier, et très vite la honte se mêle au reste. "Je suis nul", "je n'y arrive pas", "je vais tout faire rater".
C'est souvent à ce moment que des patients poussent la porte d'un cabinet de neuropsychologie à Rambouillet ou ailleurs. Pas pour un symptôme spectaculaire, mais pour un ras‑le‑bol cognitif diffus, une impression de "bug" dans la gestion du quotidien.
Quand ce n'est pas un trouble cognitif, mais un système mal pensé
La tentation actuelle, alimentée par les réseaux sociaux comme par certains médias, est d'étiqueter très vite : TDAH, haut potentiel, trouble exécutif, etc. Bien sûr, ces diagnostics existent et nécessitent parfois un bilan neuropsychologique complet. Mais une partie des difficultés relevées en consultation n'a rien de pathologique : c'est le produit d'une organisation de santé hyper‑complexe qui se repose sur des fonctions exécutives déjà saturées.
Pour le dire brutalement : même un cerveau parfaitement efficace finit par perdre des boulons s'il doit suivre trois spécialités, répondre à cinq portails numériques, respecter des délais différents pour la Sécurité sociale, la mutuelle et l'employeur, tout en s'occupant d'enfants et d'un travail exigeant.
C'est ici que la neuropsychologie peut - et doit - être un peu politique. Nous ne sommes pas là pour transformer chaque difficulté organisationnelle en trouble individuel. Nous sommes là pour évaluer ce qui relève du fonctionnement cognitif de la personne, et ce qui relève d'un environnement délirant. La nuance est essentielle pour éviter les bilans inutiles… et la culpabilisation de patients déjà épuisés.
Quand envisager un bilan neuropsychologique dans ce contexte
Faut‑il pour autant renoncer à toute évaluation ? Non. Il y a des signaux qui méritent d'être pris au sérieux, surtout si vos difficultés administratives ne sont que la partie émergée de l'iceberg.
Les signaux qui doivent alerter
En consultation, je recommande de ne pas négliger les situations suivantes :
- Vous perdez systématiquement des documents essentiels (ordonnances, cartes, convocations), malgré l'utilisation d'outils simples (agenda, pochette unique).
- Vous oubliez très souvent des rendez‑vous médicaux, y compris lorsque vous les aviez notés.
- Vous êtes incapable de suivre une explication médicale un peu longue, même quand le professionnel prend le temps de reformuler.
- Vous avez l'impression d'un brouillard mental envahissant, qui dépasse largement la seule gestion des papiers.
- Vos difficultés de planification impactent votre travail, vos études ou votre capacité à gérer le quotidien.
Dans ces cas, un entretien préalable avec un neuropsychologue permet déjà de faire le tri. Parfois, on conseillera d'abord un travail de soutien psychologique centré sur l'organisation et la charge mentale, ou une coordination avec le médecin traitant. Parfois, on proposera un bilan attentionnel et exécutif ciblé.
Actualité : le numérique de santé, progrès ou nouvelle source de brouillard mental ?
On pourrait croire que le virage numérique simplifie tout. Dossier médical partagé, messageries sécurisées, ordonnances dématérialisées… La promesse est séduisante. Dans la réalité, le numérique de santé ajoute souvent une couche de décision supplémentaire : quel mot de passe, quel portail, quel code reçu par SMS pour quelle démarche ?
La nouvelle version de Mon espace santé vise justement à centraliser les informations médicales. Sur le principe, c'est une bonne nouvelle. Mais pour un patient peu à l'aise avec le numérique, ou déjà en difficulté attentionnelle, c'est un territoire anxiogène, où chaque notification devient une mini‑urgence.
Dans ma pratique, je vois de plus en plus de personnes dont le "décrochage" administratif commence au moment du basculement numérique. Elles ne sont pas moins intelligentes, ni plus désorganisées qu'avant : elles ne possèdent simplement pas les mêmes ressources exécutives que celles pour lesquelles le système a été conçu.
Stratégies concrètes pour alléger la charge cognitive
Plutôt que de moraliser ("il faut mieux vous organiser"), on peut travailler sur des leviers précis, adaptés à votre fonctionnement cognitif. Voici quelques pistes issues de la remédiation et du soutien psychologique centrés sur les fonctions exécutives.
1. Externaliser au maximum
L'idée n'est pas de "muscler son cerveau" à tout prix, mais d'éviter qu'il soit en permanence sollicité par du bruit inutile.
- Créer une boîte unique (physique) pour tous les documents médicaux en attente.
- Utiliser un agenda unique pour tous les rendez‑vous - papier ou numérique, mais pas les deux.
- Programmer systématiquement un rappel J‑2 pour chaque consultation, plutôt que de faire confiance à votre mémoire saturée.
Ce sont des outils simples, mais utilisés avec rigueur, ils libèrent un volume considérable de ressources attentionnelles pour des choses plus importantes que la chasse aux ordonnances.
2. Découper la montagne en collines
Un dossier médical à remettre pour une affection de longue durée peut sembler insurmontable. On peut le transformer en une suite de petites actions :
- Lister toutes les pièces nécessaires.
- Classer ce qui est déjà disponible, ce qui reste à demander.
- Planifier une action par jour (appeler un secrétariat, télécharger un document, imprimer un compte rendu).
Ce type de découpage se travaille en soutien psychologique ou en séances de remédiation cognitive : on ne se contente pas de "donner des conseils", on les teste, on les ajuste au profil de la personne, on vérifie ce qui tient sur plusieurs semaines.
3. Accepter l'imperfection organisationnelle
Un travers très fréquent chez les patients anxieux ou perfectionnistes : vouloir un système parfait, immédiatement. Cahier de suivi millimétré, codes couleurs sophistiqués, applications complexes. Résultat : ils s'épuisent à installer l'outil et abandonnent au bout de trois semaines, avec un sentiment d'échec.
En neuropsychologie, on préfère un système un peu bancal mais utilisé dans la durée, plutôt qu'un chef‑d'œuvre organisationnel abandonné. Une simple pochette "à trier" à côté d'une pochette "déjà traité" vaut souvent mieux qu'un classeur qui décourage rien qu'à l'ouvrir.
Et si le problème n'était pas (que) vous ?
Il faut le dire clairement : la complexité du système de santé français transfère une partie de sa logistique sur les patients. On vous demande d'être à la fois malade (ou inquiet), assistante administrative, archiviste numérique et chef de projet de votre propre parcours de soins. Ce n'est pas raisonnable.
Si vous vous sentez submergé, il ne s'agit pas de faiblesse ou de manque de bonne volonté. Il peut s'agir :
- d'un fonctionnement exécutif plus fragile, qu'un bilan attentionnel peut objectiver et aider à contourner ;
- d'une période de vie surchargée (divorce, changement professionnel, situation d'aidant) où aucun cerveau ne tiendrait le choc sans concessions ;
- ou, plus simplement, d'un système administratif qui a oublié que la plupart des gens n'ont pas fait une thèse en gestion de projet.
La priorité, avant tout bilan, est de comprendre ce qui se joue. C'est tout le sens de l'entretien préalable proposé au cabinet : clarifier la demande, éviter les évaluations inutiles, décider ensemble du chemin le plus utile.
Vers un usage plus intelligent de nos ressources cognitives
On ne changera pas du jour au lendemain la structure du système de santé. En revanche, on peut décider de ne plus sacrifier nos fonctions exécutives sur l'autel du "tout gérer soi‑même". Alléger le superflu, accepter les aides, déléguer quand c'est possible, c'est aussi protéger sa mémoire, son attention, sa capacité de décision.
Si vous avez le sentiment que votre cerveau se fatigue bien plus vite qu'avant pour ces tâches organisationnelles, si vos oublis vous inquiètent ou inquiètent vos proches, il peut être pertinent de venir en parler lors d'un premier rendez‑vous. Parfois, quelques ajustements suffisent. Parfois, un bilan de mémoire ou attentionnel permet de poser un cadre clair et de bâtir un accompagnement sur mesure. Dans tous les cas, il s'agit moins de devenir "bon en paperasse" que de retrouver un quotidien qui ne vous grignote pas le cerveau à petit feu.