Parents perdus dans le TDAH médiatique : retrouver un cap clinique

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Entre réseaux sociaux, vidéos virales et témoignages émouvants, le TDAH est partout. Beaucoup de parents arrivent au cabinet avec une angoisse sourde, persuadés que leur enfant a un trouble de l'attention. Comment faire le tri dans ce vacarme et s'appuyer sur un vrai bilan neuropsychologique plutôt que sur des check‑lists bricolées en ligne ?

Un TDAH surmédiatisé, des parents déboussolés

Depuis deux ou trois ans, le TDAH est devenu un sujet presque à la mode. Sur TikTok ou Instagram, des vidéos accumulent des listes de symptômes, souvent floues, qui pourraient décrire à peu près n'importe quel élève un peu vif ou fatigué. Résultat : des parents arrivent à Rambouillet avec, déjà, un diagnostic en tête.

Le problème, ce n'est pas l'information. C'est la confusion. On mélange troubles attentionnels, anxiété, haut potentiel, simple manque de sommeil, difficultés scolaires classiques. Tout est mis dans le même sac, avec un vernis pseudo‑neuroscientifique qui donne l'illusion de sérieux.

Dans ce brouillard, certains enfants se retrouvent étiquetés beaucoup trop vite. D'autres, qui auraient réellement besoin d'une évaluation sérieuse, finissent par douter d'eux‑mêmes, car "tout le monde a un TDAH" désormais, donc leurs difficultés seraient presque banales. Les deux extrêmes sont délétères.

Ce que disent vraiment les recommandations scientifiques

Si l'on quitte les réseaux sociaux pour revenir aux textes sérieux - par exemple les recommandations de la Haute Autorité de Santé ou les lignes directrices du CADDRA - le tableau est beaucoup plus nuancé.

Un TDAH, ce n'est pas :

  • un enfant qui bouge beaucoup uniquement quand il s'ennuie
  • un élève qui rêve en classe une fois de temps en temps
  • une difficulté d'organisation apparue brutalement en quelques semaines
  • un ado scotché aux écrans et fatigué en permanence

C'est un trouble neurodéveloppemental, avec des symptômes présents tôt dans l'enfance, persistants, et qui ont un impact significatif sur plusieurs domaines de vie : école, maison, social. Et, surtout, ce diagnostic ne se pose jamais sur la base d'un simple questionnaire rempli en dix minutes sur Internet.

Le rôle de la neuropsychologie dans l'évaluation du TDAH

Le bilan neuropsychologique n'est ni un oracle ni un gadget. Il ne "crée" pas un TDAH, il ne le "supprime" pas non plus. Il permet de mesurer de manière objectivée le fonctionnement :

  • de l'attention soutenue et sélective
  • des fonctions exécutives (planification, flexibilité, inhibition)
  • de la mémoire de travail
  • de la vitesse de traitement

Ces résultats sont ensuite mis en perspective avec l'histoire développementale, les observations à l'école, les bilans déjà réalisés et, quand c'est possible, l'avis d'un médecin spécialisé. C'est ce travail d'articulation qui permet de sortir du "tout TDAH" ou du "rien du tout, il est juste paresseux".

Quand les réseaux sociaux brouillent les cartes

Il faut le dire clairement : une grande partie des contenus sur le TDAH qui circulent en ligne sont, au mieux, imprécis, au pire, franchement dangereux. On voit des créateurs de contenu expliquer que "si vous commencez dix choses sans les finir, vous avez sûrement un TDAH". Dans ce cas, la quasi‑totalité des parents que je rencontre serait concernée...

Ce qui inquiète le plus, c'est la tendance à se passer de toute démarche clinique. On remplace l'échange approfondi, l'examen, le bilan adapté, par des auto‑diagnostics à la chaîne. Certains ados arrivent persuadés qu'un traitement médicamenteux va "régler" leur scolarité, sans aucune réflexion sur leurs habitudes de sommeil, leurs écrans, leur anxiété.

Dans la vraie vie, un accompagnement efficace est rarement aussi spectaculaire qu'une vidéo virale. Il ressemble davantage à un travail patient : clarifier la plainte, comprendre le quotidien, ajuster le rythme scolaire, proposer des stratégies, parfois simplement redonner du sens à des consignes qu'on n'avait jamais vraiment expliquées.

Avant de courir vers un diagnostic : quelques questions concrètes

Avant de demander un bilan pour suspicion de trouble de l'attention, je propose souvent aux parents de se poser quelques questions un peu plus rugueuses que les tests en ligne :

  1. Depuis quand ces difficultés sont‑elles présentes ? Sont‑elles stables, ou récentes ?
  2. Les problèmes sont‑ils visibles dans plusieurs contextes (école, maison, activités sportives), ou seulement dans un cadre précis ?
  3. Comment dort l'enfant, concrètement, sur les deux dernières semaines ?
  4. Y a‑t-il eu des événements de vie récents (séparation, déménagement, harcèlement scolaire, maladie) ?
  5. Que disent les enseignants, non pas en une phrase expéditive, mais quand on prend le temps d'échanger vraiment ?

Souvent, ces simples questions font émerger une autre histoire : un niveau d'anxiété massif, une scolarité mal ajustée, des attentes irréalistes, ou une fatigue chronique liée à des couchers à 23 h depuis des mois. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a jamais de TDAH derrière, mais qu'il ne faut pas sauter les étapes.

Un cas de terrain : entre panique et réalité clinique

Je pense à cette famille venue au cabinet de Rambouillet avec un dossier déjà bien rempli : impressions d'écran de comptes Instagram, vidéos YouTube, témoignages de parents, tout pointait, selon eux, vers un TDAH sévère chez leur fils de 10 ans.

À l'école, les remarques étaient pourtant plus nuancées : un élève rêveur, en baisse depuis quelques mois, souvent fatigué le matin, mais sans agitation particulière ni historique de difficultés massives. Le premier entretien a surtout révélé une année marquée par des tensions familiales, un déménagement et des nuits raccourcies.

Le bilan neuropsychologique a montré un profil globalement dans la norme, avec une petite fragilité attentionnelle, mais surtout une mémoire de travail très impactée par l'anxiété de performance. En clair : ce n'était pas un TDAH au sens strict, mais un enfant épuisé, inquiet de mal faire, qui "décrochait" dès qu'une consigne lui semblait trop lourde.

L'accompagnement a donc été construit autour :

Trois mois plus tard, l'étiquette "TDAH" avait disparu des conversations. Les difficultés, elles, étaient abordées pour ce qu'elles étaient réellement.

Les vrais signaux d'alerte qui doivent faire penser à un TDAH

À l'inverse, certains parents minimisent des signes qui, eux, sont plutôt caractéristiques et méritent une évaluation sérieuse, idéalement en lien avec un médecin :

  • une histoire d'agitation et d'impulsivité marquée, repérée dès la maternelle
  • des difficultés attentionnelles constantes, dans presque tous les contextes, et pas seulement pour les devoirs
  • une incapacité chronique à terminer les tâches, même plaisantes, parce que l'attention "lâche"
  • des oublis répétés, des pertes d'objets, une désorganisation extrême malgré des tentatives d'encadrement cohérentes
  • un retentissement important sur la scolarité, l'estime de soi, les relations sociales

Dans ces situations, refuser un bilan neuropsychologique au motif que "tout le monde parle de TDAH" serait une autre forme de négligence. Là encore, l'enjeu est de quitter le tout ou rien médiatique pour revenir à la clinique.

Pourquoi un bilan ne doit pas être une fin en soi

Un bilan fait pour "savoir s'il a un TDAH ou pas" et rangé ensuite dans un tiroir n'a qu'un intérêt limité. L'objectif, au cabinet, est toujours double :

  • comprendre le profil cognitif, émotionnel, attentionnel dans sa complexité
  • en tirer des pistes d'accompagnement concret pour la maison, l'école, parfois le sport ou les loisirs

Cela peut passer par des aménagements scolaires, des stratégies d'organisation, un travail sur la gestion des émotions, ou des séances de remédiation. Parfois, il s'agit aussi de poser noir sur blanc qu'il n'y a pas de trouble neurodéveloppemental majeur, mais une combinaison de facteurs modifiables.

Au fond, ce que les parents viennent chercher n'est pas un label, mais une direction. Un cap qui tienne la route, loin des diagnostics improvisés comme des rassurances trop rapides.

Retrouver un cap clinique dans le tumulte

On peut se réjouir que le TDAH soit mieux connu, qu'on parle enfin des enfants qui n'entrent pas dans le moule scolaire classique. Mais si tout devient TDAH, plus rien ne l'est vraiment. La vraie sophistication, aujourd'hui, ce n'est pas de dégainer ce diagnostic plus vite que le voisin ; c'est d'accepter de faire le travail d'enquête clinique, patiemment, avec l'enfant, sa famille, l'école.

Si vous vous sentez pris entre la panique des réseaux sociaux et le "il va très bien" expéditif que l'on vous sert parfois, il existe une autre voie : celle d'une évaluation posée, argumentée, respectueuse de votre enfant. C'est précisément ce que permet un bilan neuropsychologique construit sur mesure, dans un cadre de cabinet où l'on prend le temps de réfléchir avant d'étiqueter.

Et si la première étape, avant même le bilan, était simplement de venir en parler, sans urgence ni verdict anticipé ?

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La neuropsychologie est une spécialité de la psychologie qui étudie les fonctions supérieures (langage, mémoire, attention, etc…) et leur rapport avec les structures cérébrales. Le rôle du neuropsychologue est d'évaluer, comprendre et accompagner les personnes qui rencontrent des difficultés cognitives.