Télétravail hybride et attention éclatée : recoller les morceaux

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Depuis la généralisation du télétravail hybride en Île‑de‑France, beaucoup de patients décrivent la même impression étrange : une attention morcelée, une sensation de ne jamais vraiment « atterrir » sur une tâche, ni au bureau ni à la maison. Les fonctions exécutives n'ont pas été conçues pour ce ping‑pong permanent, et elles commencent à le faire savoir.

Ce que le télétravail hybride change vraiment pour le cerveau

On a longtemps présenté le télétravail comme une solution miracle : moins de temps de transport, plus de flexibilité, meilleur équilibre de vie. Une partie de cela est vraie, évidemment. Mais ce récit a masqué une donnée plus inconfortable : pour le cerveau, jongler sans cesse entre des environnements, des outils, des règles implicites différentes est une épreuve exécutive redoutable.

Entre Rambouillet et Paris, de nombreux actifs partagent désormais un même agenda : deux ou trois jours en open space, deux ou trois à la maison, parfois avec des enfants, un conjoint, des notifications permanentes. Les frontières spatiales et temporelles se dissolvent. Résultat : la charge cognitive explose, sans que les entreprises aient vraiment pris la mesure des enjeux neuropsychologiques.

Les nouveaux symptômes de l’attention éclatée

Loin des grandes théories, ce sont souvent des détails du quotidien qui trahissent la désorganisation progressive des fonctions exécutives.

Ne plus savoir par quoi commencer… ni quand s’arrêter

Dans les consultations, les mêmes phrases reviennent :

  • « Je commence dix choses en même temps et je n'en termine aucune. »
  • « Après une journée à la maison, j'ai l'impression de n'avoir rien fait, mais je suis épuisé. »
  • « Au bureau, je perds du temps à me remettre dans le bain après chaque jour de télétravail. »

Cela ne signifie pas forcément un trouble de l’attention au sens clinique. Mais un système exécutif saturé par des changements incessants de contexte : lieu, outils, interlocuteurs, règles tacites. Chaque transition coûte, mentalement, plus qu'on ne le croit.

Une mémoire de travail saturée par la logistique

Le télétravail hybride impose une micro‑logistique continue : penser à emporter le bon chargeur, les bons documents, adapter ses horaires aux trains, caler les rendez‑vous en fonction des jours sur site. Toutes ces mini‑décisions grignotent la mémoire de travail et les ressources d’anticipation.

Au lieu de consacrer ces ressources à la conception, à l’analyse ou à la créativité, on les brûle en gestion du quotidien. C’est une forme d’obsolescence programmée de nos fonctions exécutives, encouragée par des organisations qui sous‑estiment le coût mental du « flexible ».

Actualité : ce que montrent les études récentes sur la cognition en télétravail

Les travaux publiés depuis 2023 convergent : le télétravail n’est ni un poison ni un remède absolu. Son effet sur l’attention dépend très fortement de la qualité de l’environnement et de la clarté des règles d’organisation.

Les études compilées par l’ANACT et plusieurs équipes universitaires françaises soulignent notamment :

  • Une amélioration possible de la concentration pour les tâches profondes quand l’environnement domestique est calme et structuré.
  • Une augmentation de la distraction et de la fatigue décisionnelle quand les journées sont morcelées en micro‑réunions en visioconférence.
  • Un risque accru de brouillage des limites vie pro/vie perso, avec impact sur le sommeil et donc sur les performances cognitives.

Autrement dit, ce n’est pas le télétravail en soi qui abîme nos capacités attentionnelles, mais la manière dont il est mis en œuvre. Et sur ce point, beaucoup d’entreprises continuent de naviguer à vue.

Télétravail hybride ou TDAH tardif ? Attention aux fausses évidences

Phénomène frappant de ces deux dernières années : la montée des auto‑diagnostics de « TDAH découvert à 35 ou 40 ans grâce au télétravail ». Certains de ces parcours sont tout à fait légitimes, mais d’autres relèvent davantage d’une tentative de mettre un mot sur un malaise cognitif diffus.

En tant que neuropsychologue, je reste prudente : un trouble attentionnel avéré laisse généralement des traces depuis l’enfance, même s’il a été longtemps compensé. Quand les difficultés commencent exactement avec la généralisation du télétravail hybride, il est raisonnable de se demander si l’organisation du travail n’est pas le principal suspect.

C’est l’un des enjeux des bilans attentionnels et exécutifs que nous proposons : faire la part des choses entre un fonctionnement neurodéveloppemental spécifique et une attention simplement épuisée par un contexte délirant.

Recoller les morceaux : stratégies concrètes pour un cerveau hybride

Plutôt que d’attendre un hypothétique retour au « tout présentiel » ou « tout distanciel », il est plus réaliste d’apprendre à apprivoiser cette nouvelle donne. Concrètement, cela passe par une architecture volontaire de la semaine, au lieu de la subir.

Donner une « couleur cognitive » à chaque jour

Une règle que je propose souvent en consultation : cesser de faire de tous les jours des clones. Par exemple :

  • Réserver les jours de bureau aux tâches nécessitant la collaboration synchrone, les réunions courtes, le travail avec beaucoup d’allers‑retours.
  • Consacrer un jour de télétravail aux tâches profondes : rédaction, analyse, préparation stratégique, en fermant les canaux de communication non urgents.
  • Identifier un jour plus « logistique » pour la paperasse, les mails, la mise à jour des tableaux, afin de ne pas les laisser parasiter tous les autres jours.

Cela peut sembler utopique dans certaines organisations, mais même une application partielle de ce principe réduit nettement la sensation d’attention éclatée.

Stabiliser des rituels de transition entre les lieux

Le cerveau adore les repères. Passer brutalement de la table du petit‑déjeuner au premier visio de la journée, sans sas, est une violence silencieuse pour les fonctions exécutives. À l’inverse, instaurer de petits rituels (toujours les mêmes) crée des balises :

  • Une courte marche avant de commencer la journée en télétravail, comme un faux trajet.
  • Un moment de planification manuscrite de 10 minutes à l'arrivée au bureau pour trier les urgences.
  • Un rituel de fermeture en fin de journée (ranger le bureau, quitter les applications, noter les tâches du lendemain).

Ce sont des éléments que nous travaillons en remédiation cognitive au cabinet, notamment avec les patients qui se plaignent de ne « jamais décrocher » mentalement du travail.

Le télétravail vu depuis Rambouillet : entre gain de temps et piège invisible

Depuis Rambouillet, le télétravail a une saveur particulière : il libère du temps de trajet non négligeable vers Paris ou Versailles. Mais ce temps, parfois, se transforme en temps de travail supplémentaire, grignotant la récupération et la vie personnelle.

En consultation, je pose souvent une question simple : « Que faites‑vous, concrètement, du temps gagné sur les trains et les RER ? ». Les réponses en disent long : certains l'utilisent pour dormir plus, marcher en forêt, s’occuper de leurs enfants. D’autres le convertissent en réunions supplémentaires, en mails tardifs, en hyper‑disponibilité numérique. Devinez lesquels arrivent avec une attention en lambeaux.

Quand consulter en neuropsychologie pour des difficultés liées au télétravail

Il n’est pas nécessaire d’attendre de faire des erreurs graves pour demander de l’aide. Consulter un cabinet de neuropsychologie à Rambouillet peut avoir du sens si :

  • Vous avez le sentiment d’être en permanence dispersé, même sur des tâches que vous maîtrisiez auparavant.
  • Vous alternez télétravail et présentiel sans jamais avoir l’impression de « terminer » vos journées.
  • Vous commencez à douter de vos capacités intellectuelles, alors que vos évaluations professionnelles restent correctes.
  • Votre sommeil et votre humeur se dégradent en parallèle de ces difficultés attentionnelles.

Un bilan attentionnel et exécutif ou quelques séances de soutien psychologique permettent alors de remettre de l’ordre : objectiver vos ressources, repérer les vraies zones de fragilité, co‑construire un cadre de travail plus respectueux de votre cerveau.

Ne pas laisser l’organisation du travail décider seule du destin de votre attention

Le télétravail hybride n’est pas qu’une affaire de confort ou de politique RH. C’est un enjeu de santé cognitive à part entière. Laisser les modes d’organisation se déployer sans réfléchir à leurs conséquences sur la mémoire, l’attention, la régulation émotionnelle, c’est accepter que nos cerveaux deviennent les variables d’ajustement du marché du travail.

Vous n’avez pas besoin d’un diagnostic spectaculaire pour légitimer l’idée que votre attention mérite mieux qu’un mode « multi‑onglets » permanent. Parfois, la démarche la plus lucide consiste simplement à reconnaître que le système actuel vous épuise, et à chercher, avec un professionnel, comment recoller les morceaux avant qu’ils ne se dispersent trop.

C’est précisément ce que nous faisons, au quotidien, au travers des bilans et de l’accompagnement proposé au cabinet : redonner à la cognition une place politique, presque, dans des vies professionnelles qui l’ont trop longtemps considérée comme une ressource inépuisable.

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La neuropsychologie est une spécialité de la psychologie qui étudie les fonctions supérieures (langage, mémoire, attention, etc…) et leur rapport avec les structures cérébrales. Le rôle du neuropsychologue est d'évaluer, comprendre et accompagner les personnes qui rencontrent des difficultés cognitives.