Quand l'anxiété ressemble à un trouble cognitif
Au cabinet, nous recevons régulièrement des personnes persuadées d'avoir un trouble de la mémoire ou de l'attention alors que l'ennemi principal est ailleurs : une anxiété massive, une charge mentale écrasante, parfois un début de burn‑out. Comment distinguer un trouble cognitif réel d'un fonctionnement saturé par l'angoisse ?
Quand l'anxiété brouille la mémoire et l'attention
La plupart des patients arrivent avec la même phrase : "Je perds la mémoire". En réalité, l'anxiété agit rarement comme une gomme qui efface les souvenirs. Elle se comporte plutôt comme un parasite qui monopolise les ressources attentionnelles. Le cerveau reste coincé sur les scénarios catastrophes pendant que les informations importantes glissent en arrière‑plan.
Typiquement, on oublie l'endroit où l'on a posé ses clés, on relit dix fois le même mail, on saute une ligne dans un document important. Ce n'est pas tant la mémoire qui est abîmée que la capacité à encoder l'information de façon stable. Sans attention disponible, la mémoire de travail est saturée, et la mémoire à long terme ne peut pas faire son travail correctement.
Cette nuance est capitale, notamment au moment de décider s'il faut envisager un bilan neuropsychologique. Un bilan bien pensé doit toujours tenir compte du niveau anxieux de la personne, faute de quoi on risque de "diagnostiquer" un trouble cognitif là où il n'y a qu'un cerveau en état d'alerte permanent.
Signes qui plaident pour l'anxiété plutôt que pour un trouble neurocognitif
En pratique clinique, certains indices orientent davantage vers un trouble anxieux que vers une atteinte neurologique ou un trouble cognitif avéré. Il ne s'agit pas de poser un diagnostic sur un coin de table, mais de guider la réflexion avant de se précipiter sur les tests.
Variabilité des difficultés au fil des jours
Quand la personne décrit des jours "avec" et des jours "sans", en lien évident avec la fatigue, les périodes de surcharge ou des événements stressants, l'hypothèse anxieuse devient très crédible. Un trouble cognitif structurel est souvent plus stable, plus constant dans le temps.
Un exemple très fréquent en consultation : la même personne qui "perd ses mots" au travail, sous pression, peut tenir sans problème une conversation fluide en soirée ou se rappeler en détail d'un film vu il y a des années. Le cerveau fonctionne, mais il s'effondre temporairement sous le poids de la menace (réelle ou imaginée).
Ruminations, anticipation catastrophiste et hypercontrôle
Autre signe presque caricatural : la présence de ruminations permanentes. Le patient n'est pas simplement gêné par ses oublis, il tourne autour jour et nuit, repasse la scène mentalement, cherche des indices de maladie grave, consulte compulsivement des sites médicaux.
Cette hypervigilance détourne l'énergie mentale de la tâche en cours vers la surveillance de soi. Au lieu de lire un texte, on lit son propre fonctionnement. Au lieu d'écouter son collègue, on écoute son cœur qui bat plus vite. C'est là que la neuropsychologie doit rester ferme : il ne sert à rien de multiplier les tests psychométriques si la personne est enfermée dans un état de danger intérieur non traité.
Contexte de vie surchargé, surtout chez les adultes actifs
Chez l'adulte en particulier, l'anxiété cognitive est presque toujours liée à un contexte de vie déraisonnable : surcharge professionnelle, parentalité épuisante, proches dépendants, nuits écourtées. Les oublis deviennent alors le symptôme visible d'un système qui fonctionne en surchauffe.
Dans ce cadre, un soutien psychologique centré sur les fonctions cognitives peut avoir davantage de sens que de rechercher à tout prix une lésion cérébrale imaginaire.
Ce que l'anxiété fait vraiment au cerveau
Les études en neurosciences ont largement documenté l'effet délétère du stress chronique sur l'hippocampe (structure centrale pour la mémoire) et les fonctions exécutives. On sait par exemple que des taux prolongés de cortisol perturbent la consolidation mnésique et la flexibilité mentale.
Pour le dire simplement : un cerveau anxieux est un cerveau qui se défend, pas un cerveau qui apprend. Il consacre ses ressources à la survie psychique, au détriment de l'attention sélective, de la planification, de la prise de recul. Les erreurs augmentent, les temps de réaction s'allongent, la capacité à changer de stratégie diminue.
Les recommandations de la Haute Autorité de Santé rappellent régulièrement que toute plainte cognitive doit être évaluée en tenant compte de l'anxiété, des troubles du sommeil, de la dépression. Feindre de l'ignorer sous prétexte de "rester objectif" sur les tests, c'est se priver d'une partie de l'équation.
Faut‑il quand même faire un bilan neuropsychologique ?
La réponse n'est ni "toujours" ni "jamais". Un bilan neuropsychologique peut être extrêmement utile même lorsque l'anxiété est au premier plan, à condition d'être pensé comme un outil de clarification et non comme un verdict.
Quand le bilan apporte une vraie plus‑value
Je propose le plus souvent un bilan dans les situations suivantes :
- Quand la plainte cognitive est ancienne et s'est aggravée récemment avec l'anxiété, ce qui peut masquer une vulnérabilité plus profonde.
- Quand il existe des facteurs de risque neurologique (traumatisme crânien, antécédent d'AVC, épilepsie, antécédents familiaux de maladies neurodégénératives).
- Quand les difficultés ont un impact concret majeur sur la vie quotidienne (erreurs répétées au travail, accidents domestiques, impossibilité de suivre une formation).
- Quand la personne a besoin d'objectiver son fonctionnement pour calmer une angoisse de maladie grave.
Dans ces cas, le bilan devient un repère : il permet d'identifier ce qui relève effectivement d'un trouble cognitif, ce qui est amplifié par l'anxiété, et quelles stratégies mettre en place. C'est la démarche que nous décrivons en détail sur la page dédiée aux bilans neuropsychologiques.
Quand il vaut mieux commencer par l'accompagnement psychologique
À l'inverse, il y a des situations où courir vers les tests dès la première consultation ne fait qu'alimenter le cercle vicieux. Par exemple :
- Un adulte qui vit un épisode anxieux majeur (séparation, licenciement, deuil) et commence "soudainement" à tout oublier.
- Une personne jeune, sans aucun facteur de risque, mais obsédée par Alzheimer après avoir vu un proche malade.
- Un salarié en surcharge extrême dont le seul véritable problème est un environnement de travail toxique.
Dans ces cas, il est souvent plus utile de proposer d'abord un entretien d'anamnèse approfondi et quelques séances de soutien psychologique, éventuellement inspirées des thérapies cognitivo‑comportementales, pour faire baisser le niveau d'alerte et réapprendre à s'écouter.
Anxiété, charge mentale et quotidien à Rambouillet
À Rambouillet et plus largement dans les Yvelines, le profil typique que nous rencontrons au cabinet n'a rien d'exceptionnel : beaucoup d'actifs qui jonglent entre des trajets quotidiens vers Paris, un poste exigeant, une vie de famille dense, parfois un parent âgé à accompagner. C'est précisément ce mélange qui crée une charge mentale explosive.
Lorsque l'environnement est objectivement déraisonnable, la solution ne viendra jamais uniquement d'un "travail sur soi". On peut apprendre à mieux organiser son temps, à repérer les signaux de fatigue cognitive, à mettre en place des routines protectrices. Mais il faut aussi parfois accepter de renégocier certaines contraintes, au travail comme à la maison.
Des ressources comme Ameli ou les sites des services de santé au travail peuvent aider à mieux comprendre les liens entre santé mentale, charge de travail et risques professionnels, même si ces aspects restent souvent sous‑estimés.
Des pistes concrètes pour alléger le brouillard anxieux
On me demande souvent : "Concrètement, qu'est‑ce que je peux faire, en attendant un rendez‑vous ou en parallèle ?" Quelques axes simples, mais exigeants, font déjà une vraie différence :
1. Protéger la mémoire par l'environnement
Plutôt que de forcer un cerveau saturé à "se souvenir mieux", on commence par le soulager :
- Externaliser le plus possible (agenda partagé, listes, rappels automatiques).
- Réduire le multitâche volontairement, même si cela va à contre‑courant des attentes professionnelles.
- Instaurer des rituels stables (toujours poser ses clés au même endroit, vérifier systématiquement la porte avant de partir, etc.).
Ce type de stratégie de compensation fait partie intégrante du travail de remédiation cognitive, qu'il s'agisse de séances ciblées ou de conseils donnés en consultation de soutien psychologique.
2. Travailler sur la relation à l'erreur
L'anxiété cognitive prospère sur une idée fausse : l'erreur serait le signe d'un effondrement irréversible. Or, un cerveau qui fonctionne fait des erreurs. Ce qui devient pathologique, c'est lorsque chaque oubli est interprété comme une preuve de maladie.
Accepter l'imperfection, repérer les situations à risque (fin de journée, réunions longues, environnements bruyants) et prévoir des marges d'erreur réalistes est souvent plus efficace que de chercher l'illusion d'un fonctionnement "parfait".
3. Reconstruire une hygiène de vie compatible avec le cerveau
C'est banal, mais central : sommeil, alimentation, activité physique régulière. Un cerveau privé de sommeil et bombardé de notifications n'a aucune chance de fonctionner sereinement. Dans certains cas, une partie du travail en cabinet consiste simplement à remettre ces fondamentaux au centre, même si cela paraît presque trop simple pour justifier une consultation.
Quand et comment consulter en neuropsychologie
Si vous vous reconnaissez dans ce tableau - peur de "perdre la tête", brouillard mental persistant, contexte de stress chronique - l'enjeu n'est pas de choisir entre "tout va bien" et "je suis malade". L'enjeu est de comprendre ce qui se joue, finement, dans votre fonctionnement cognitif.
Un premier entretien dans un cabinet de neuropsychologie à Rambouillet permet de faire le tri entre ce qui relève probablement de l'anxiété, ce qui nécessite un bilan plus poussé et ce qui peut déjà être amélioré grâce à des ajustements très concrets. On ne cherche pas des étiquettes, on cherche des leviers.
La question à se poser n'est pas "Est‑ce que j'exagère ?", mais plutôt : "Est‑ce que mon quotidien est devenu trop coûteux cognitivement pour que je l'affronte seul ?". Si la réponse est oui, alors c'est peut‑être le bon moment pour entamer ce travail, sans précipitation, mais sans attendre non plus que l'angoisse s'installe durablement.